L’indicible

J’entends par « indicible » le bleu du ciel cet après-midi, par exemple : c’est une expérience assez simple, celle d’un brusque manque de langue au moment où vous avez le plus envie de parler. (…) Je n’aurai pas capté ce bleu : ce sera pour un autre jour. Il ne s’agit pas d’inspiration, seulement d’être momentanément conducteur, pour laisser passer à travers soi et le réel et la langue. Peut-être fallait-il une situation légèrement différente, avec un peu plus de poids du réel, et une moindre surveillance de langue… Un début de fatigue, ou d’ivresse ? Étranges moments où l’on sait qu’un poème aurait pu s’écrire en déplaçant un peu les réglages intérieurs. Mais on ne sait ni quels réglages ni comment déplacer…

Antoine EMAZ, Cambouis

A de très nombreuses reprises, dans ses romans, André Dhôtel semble faire le même constat : la nature est indicible, il y a des couleurs, des nuances de lumière, des états de l’air ou de l’eau, un chant, une voix dans le lointain, … qui sont indicibles, qu’aucun mot ne peut traduire. Dhôtel nous le signale généralement en s’excusant presque de nous raconter ce que nous pourrions prendre pour des fables, du rêve, l’incroyable fantaisie du poète, alors qu’il s’agit, pour lui, de l’exacte traduction de ce qu’il voit de ses propres yeux, de ce que ses sens perçoivent.

J’ai longtemps cru qu’il s’agissait d’une interprétation poétique de la réalité, jusqu’à ce que, quelque jour d’hiver, j’aie passé par ce pays d’Ardennes dont les horizons s’estompent et nous échappent. J’ai compris alors, en marchant dans cette campagne solitaire, combien les descriptions de Dhôtel étaient extraordinairement précises, rendaient compte de la réalité : la lumière, la couleur, … étaient à la mesure de son écriture, parfaitement insaisissables, indicibles. Ce qui fait la magie de cette écriture, son talent indiscutable se trouvent précisément là, dans sa capacité à nous dire l’indicible, tout simplement.