Un gabarit

Pour donner une juste perception de ce que doit être l’autonomie, j’ai quelquefois proposé de fixer, symboliquement et quel que soit le nombre chanteurs de l’ensemble, un gabarit : celui du quatuor ou du quintette [SATB ou SSATB, …]. Dans lequel chaque chanteur/teuse remplit pleinement le rôle de soliste ; il/elle y a donc la même responsabilité que s’il/elle chantait seul/e dans cette petite formation. [voir aussi sur ce point La totalité du son].
C’est donc, à la fois, une requalification du rôle de chacun, une autre perception du son de l’ensemble et de la place de son propre son dans le son du chœur. La métaphore du gabarit influence aussi la posture générale, la conscience de sa place dans l’ensemble, ce qu’on nomme l’assertivité. Cette technique a des effets évidents sur le travail personnel, sur la posture de l’artiste, dans le rôle de l’acteur, … Il est possible ensuite d’ajuster son engagement, son travail régulier, à l’aune de ce gabarit – même symbolique.

Ma pratique: d’où je parle

SONY DSCUne disposition naturelle, la familiarité avec la polyphonie spontanée des réunions familiales et les hasards de la vie m’ont ouvert à la musique dans mon enfance puis m’ont conduit à la pratiquer d’une manière suivie, régulière à partir de l’âge de quinze ans. J’ai compris assez tardivement que c’est bien la musique qui m’a permis de surmonter la souffrance d’un deuil brutal éprouvé trop jeune.1 Si la musique m’a comblé, comme toute maîtresse exigeante elle a occupé beaucoup de place dans ma vie.

À aucun moment pourtant je n’ai eu le projet de devenir un musicien professionnel, à la fois par manque de confiance dans mon talent et parce que je voyais s’ouvrir devant moi beaucoup d’autres chemins possibles que je ne voulais pas manquer de parcourir. J’ai donc cumulé – comme beaucoup – une formation musicale, une pratique très régulière, avec des études, un métier. Je suis devenu ce qu’on appelle un « musicien amateur ». J’ai acquis et développé la plus grande partie de cette expérience par la direction de chœur. En 1981, le hasard m’a placé à la tête d’un ensemble vocal, au départ pour un intérim de quelques semaines, qui s’est prolongé de facto pendant plus de 30 ans. J’y ai tout appris.

Comme flûtiste, j’avais exploré la musique ancienne dans un petit ensemble d’amateurs (Les Compagnons de la Renaissance – l’ensemble existe toujours !). J’avais chanté au chœur universitaire de Louvain et, en 1979/1980, lors de mon séjour à Zagreb, dans le chœur Joza Vlahovic, dirigé par Emil Cossetto . J’ai connu ensuite le Chœur de chambre de Namur, la Capella Sancti Michaelis, le chœur de la Monnaie, j’ai participé à beaucoup de concerts, d’enregistrements, … Ces expériences-là m’ont formé, sans aucun doute. Mais c’est en tant que chef de chœur que j’ai construit, élaboré, complété mon projet artistique.

Fin 2009, j’ai laissé la charge que requièrent la direction et l’animation hebdomadaire d’un ensemble. En trente ans de travail assidu, j’avais fait le tour de la question. Je sentais que j’étais arrivé au terme de cette expérience. Il était temps de passer à autre chose. La création de mon Atelier Public répond, d’une certaine façon, à cet « autre chose ». Il s’agit de « recharger » mon objet de recherche, mon projet, ma quête. Ce site en est un des moyens. Il est aussi une façon de prendre en compte la totalité de mon expérience de musicien amateur, mes réussites et mes échecs – mais cela a-t-il un sens de nommer ainsi ce qui relève d’un processus ininterrompu, sans cesse en progrès, sur lequel ne se greffe aucune considération de succès (médiatique, narcissique, …) mais simplement celle du plaisir de la découverte permanente ? 2

Dans cet Atelier public je veux rendre compte de mon expérience de musicien amateur et, singulièrement, de chanteur et de chef de chœur. Il est question ici de la musique vocale d’ensemble, et de tout ce qu’on peut nommer indifféremment l’exercice polyphonique, le chant d’ensemble, le chant choral, le travail du chœur, l’ensemble vocal, …

KUP TALDEA

Au Florilège vocal de Tours, 2010.

Nous sommes quelques amis, nous descendons du Nord pour le rendez-vous annuel du Florilège. Nous y venons depuis quelques années déjà. Et nous y avons entendu des prestations jubilatoires, étonnantes, magnifiques, émouvantes. Ce vendredi 28 mai 2010, en fin d'après-midi, nous voilà dans la salle du théâtre de Tours. Assis au premier rang, tout au bord de la scène, en prise directe avec le choeur, nous écoutons quelques prestations qui nous déçoivent un peu. Et puis arrive l'ensemble KUP Taldea (de Tolosa, au pays basque espagnol), dirigé par Gabriel Baltes. En un instant, l'émotion est extraordinaire: nous sommes entrés brusquement dans une autre dimension, la musique vient d'apparaître, le concours a commencé ! Tout de suite après, les questions se bousculent: d'où vient la différence ? le souffle ? le geste libre, la posture des chanteurs ? leur concentration ? leur capacité à être ancrés, centrés sur la musique et sur eux-mêmes, dans la jubilation partagée d'être des chanteurs, des musiciens véritables, au plus profond de la compréhension musicale ? Quel est le ressort caché de ce miracle, qui nous laisse émerveillés ?  Bien sûr, il y a des critères objectifs: l'émotion seule ne décide pas tout, et certainement pas de l'avis du jury qui, 48 heures plus tard, attribuera le Grand prix de la ville de Tours à l'ensemble KUP Taldea. Il y a la qualité des voix, la souplesse et la virtuosité, la capacité à mobiliser les énergies dans un ensemble, dans une communauté, la vision interprétative du chef, qu'il fait partager, et qui nous rend cette musique si proche, si évidente. Mais la recherche qui fait l'objet de tout mon parcours de chanteur, de chef de choeur, de formateur est ici illustrée avec une totale évidence: comment comprendre, éclairer, formuler et transmettre ce qui se passe dans la relation (mystérieuse, vraiment ?) entre la subjectivité la plus intime, la plus profonde (celle qui se manifeste dans le chant individuel, par la voix, par l'expression d'une musicalité singulière) et ce qui est de l'ordre du collectif, de la communauté - tant à l'intérieur d'un ensemble, dans la capacité à être en connivence musicale, dans la capacité d'écoute et d'empathie, qu'avec un auditoire, avec un public ?

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