La leçon de chant

La première fois, c’est comme si cela faisait partie de la leçon. Elle lui montre The Floral Bandit de Holst, comme toujours, avec les mains. Elle appuie d’un côté, pousse de l’autre. Que chaque muscle soit au service des paroles. Eh bien, ces paroles sont au mieux moisies et suspectes. Elle sait qu’il n’y croit pas. « M.Strom. » Elle lui pince le flanc, une moue agressive lui tord les lèvres. « Si tu ne crois pas à la chanson, comment peux-tu demander à toute une salle entière d’y croire ? Oui, je sais. Ce sont des bêtises sentimentales, déjà dépassées à l’époque où cet homme les a écrites, il y a cinq mille ans. Mais que dirais-tu si ce n’était pas le cas ? Et si cette poésie était le centre du monde, et si le soleil se mettait à tourner autour ?

– Vous appelez ça de la poésie ?

­ – Tu ne comprends pas. » Elle se tient à quinze centimètres de lui, l’attrape par les aisselles, et le secoue comme une mère terrifiée secouerait son enfant qui vient juste d’échapper à la mort. « Et tu ne seras rien de plus qu’un garçon avec un beau brin de voix tant que tu n’auras pas compris. Ton goût personnel ne signifie rien. Ce que tu penses de ces balivernes à fanfreluches ne compte pas. Tu dois devenir le porte-parole, l’instrument d’un autre. Un autre avec ses peurs, ses besoins, différents des tiens. Si tu te renfermes sur toi-même, alors l’art peut aller se faire foutre. Si tu n’es pas capable d’être quelqu’un d’autre en plus de toi-même, ce n’est même pas la peine d’envisager de monter sur scène. »

Elle l’attire à elle, pose les deux paumes sur la poitrine de Jonah. Elle l’a déjà fait auparavant, mais jamais aussi tendrement que maintenant. « La musique, ce n’est pas toi. Ça vient de l’extérieur et ça doit y retourner. Ton boulot, c’est de l’oublier. » Elle le pousse, puis le rattrape par le col, chancelant. « Voilà pourquoi nous nous donnons la peine de chanter. Quatre-vingt-dix-neuf virgule neuf-cent-quatre-vingt-dix-neuf (elle laboure son torse avec l’extrémité de chaque doigt) pour cent de ce qui s’est passé ici-bas est arrivé à quelqu’un qui n’est pas toi et qui est mort depuis des siècles. Mais tout revit en toi, à condition que tu arrives à libérer suffisamment d’espace pour le supporter. »

Richard Powers, Le temps où nous chantions.

La chica de rojo – La fille en rouge

C'est le troisième programme que j'ai le plaisir de travailler avec Philippe Thuriot. Les deux premiers étaient consacrés à la poésie et à la chanson française.

Cette année, la rencontre avec Ann De Prest - nos goûts partagés pour la chanson et en particulier pour le répertoire espagnol, a été l'occasion de mener à bien un projet que j'avais depuis longtemps: un programme de musiques populaires européennes. Pour commencer, explorer les musiques d'Espagne. Ce répertoire déjà est d'une exceptionnelle richesse.

La première a eu lieu le 18 novembre 2017 à Rosario.

L’Espagne est pour moi la terre du dépaysement absolu. Aucun autre pays d’Europe ne m’a marqué plus profondément. La musique populaire espagnole est ancrée dans une tradition très ancienne. La part la plus connue est le flamenco, mais toutes régions d’Espagne possèdent un répertoire spécifique, d’une très grande variété.

Cette musique a une force incroyable, une force interne qui ne tolère aucune émotion feinte, aucune fausse séduction. Nous avons donc choisi de rendre sa violence contenue, ses sentiments extrêmes, sa luxuriance et sa sécheresse, un monde de contrastes : pas de théâtre, juste la profération !

La fille en rouge, une flamme dansante. Le vent est glacé, l’amour brûlant, le sommeil est sans douceur, la mort rôde et mêmes les berceuses font peur aux enfants.

Lire plus

No habrá revolución sin canción

Dans le cours de ce très beau documentaire, il est dit: Une chanson bien construite vaut 100 discours. La force de la chanson est extraordinaire, elle réveille les consciences, porte la parole et la colère, les espoirs du peuple, et s'imprime dans les mémoires. Un peu plus loin, un chanteur (JuanaFé) ajoute: Si nous sommes capables de nous réunir pour danser, pour faire la fête, alors, quand viendront les moments difficiles, il sera probablement plus simple de nous rassembler parce que nous nous reconnaîtrons comme ne faisant qu’un.

Tâchons de nous en souvenir...

« Il n’y aura pas de révolution sans chanson » est un voyage musical à travers le Chili, une réflexion sur le pouvoir de la musique et une analyse des différentes formes qu’elle a pu prendre à travers son histoire, des années 70 à aujourd’hui.

Les merles de Dresde

Depuis plusieurs années, je passe deux semaines en Allemagne, à Dresde. Comme mon séjour s’écoule en général dans les premiers jours de mai, le printemps est à son plein et couvert de chants d’oiseaux. En 2016, j’ai enregistré pour la première fois un rossignol virtuose qui, obsédant, sonnait le réveil chaque matin dès l’aube dans le jardin de la résidence étudiante où j’abrite mon séjour studieux. Mais ce sont les merles qui occupent, chaque année, la plus grande partie de l’espace sonore. Dresde est bien arborée, les environs sont comblés de jardins, les bords de l’Elbe cachent des trésors de potagers et de vergers, et la forêt toute proche – la Dresdner Heide, est immense.

Dès mon premier séjour, j’ai été intrigué par le chant des merles saxons. Il me semblait que ces oiseaux-là ne chantaient pas la même partition que les merles de mon jardin lillois. J’ai posé des questions autour de moi, j’ai fait part de mon étonnement, sans trouver de réponse formelle à ce qui n’était – peut-être -, qu’une impression mais que je voyais confirmée d’année en année.

Jusqu’à ce que je découvre, par hasard, une communication au Collège de France1 de Martine Hausberger, de l’Université de Rennes. Elle est éthologue et, avant de s’intéresser au cheval, a longtemps étudié le chant des oiseaux, le rôle des relations sociales dans leur apprentissage. Elle confirme bien que les oiseaux ont, en quelque sorte, des « zones dialectales » de l’ordre de 150 km². Les chants sont donc différenciés, la transmission joue ici un rôle majeur, l’apprentissage n’est donc pas le même dans mon jardin du Nord de la France et en Allemagne. J’avais donc « entendu » juste. Au-delà de la petite satisfaction due à ce succès, j’ai été touché de comprendre que, dans chaque région d’Europe, il est possible d’entendre une infinie variété de chants, non seulement en fonction des espèces, mais – au sein d’une même espèce – en fonction du petit « pays » de chaque oiseau. La découverte est donc permanente.

Ecoutez ce petit gaillard :