Parler aux animaux

Les animaux parlent presque continuellement entre eux (…), ils nous parlent fréquemment, aussi, mais nous ne comprenons pas qu’ils s’adressent à nous. Les animaux se tournent vers nous au loin, dissimulés dans le feuillage au-dessus de nos têtes, venant des fourrés en bordure du chemin, ils posent des questions, ils nous grondent, ou ils nous font savoir: « Je t’ai vu ». Mais pour qu’un homme puisse se trouver en présence de certains animaux ou pour les découvrir, il faut savoir se taire. Pour pouvoir se trouver en face d’eux, de ceux qui parlent, il est une chose qu’il ne faut surtout pas faire, parler avec eux.

Marcel Beyer, Kaltenburg, p. 44

L’âme

Je me représente l’âme humaine sous deux formes: ma première image de l’âme est un petit pain oblong que j’ai mangé un jour à Tübingen. En Souabe, cette sorte de petit pain est appelé Seele, « âme », et beaucoup de gens ont une âme de cette forme. Mais cela ne veut pas dire que l’âme soit placée dans leur corps comme l’un de ces petits pains. L’âme est plutôt, dans le corps, un trou qu’il faut toujours remplir avec le petit pain ayant la même forme ou avec un embryon, ou bien avec la vapeur de l’amour. Sans quoi les porteurs d’âme ont  l’impression qu’il leur manque quelque chose.

Ma deuxième image est celle d’un poisson. Le mot See-le indique que l’âme a un rapport avec un lac, See, et en tout cas avec l’eau. Cela évoque l’âme d’un chaman. Chez les Toungouzes par exemple, on dit que l’âme d’un candidat chaman descend le cours d’eau de la tribu jusqu’à la région où habitent les esprits des anciens chamans. Là, à la racine de l’arbre des chamans de la tribu, se trouve un animal, la mère des chamans, elle dévore l’âme qui arrive puis la remet au monde sous forme animale. L’animal peut être un quadrupède, il peut être un oiseau ou un poisson; quoi qu’il en soit, cet animal joue le rôle de double et d’esprit protecteur du chaman.

Yoko TAWADA, Narrateurs sans âmes, p. 17

Déforestation – une proposition

Elle ne manque pas de sel, la proposition cynique de Lydie Salvayre, parue sur le site de Périphéries.

Proposition en faveur de l’abattage impitoyable des arbres, arbustes et arbrisseaux

1 – Regroupés en forêts, les arbres, arbustes et arbrisseaux servent d’ultime refuge aux animaux sauvages et aux hommes qui fuient leurs semblables. Une bonne déforestation permettrait de se débarrasser définitivement des uns comme des autres.

2 – Ramifiés en branches et branchettes, les arbres offrent aux désespérés un support idéal où attacher leur corde. La taille systématique des branchages (limitant les arbres à leur tronc) diminuerait sensiblement la vague des suicides qui affecte le pays.

3 – Traité par l’industrie, le cœur des arbres réduit en pâte, se transforme en papier sur lequel des hommes énervés écrivent des romans. Un déboisement radical (entraînant à court terme la chute des activités papetières) verrait la disparition progressive des livres susnommés, fort nocifs, semble-t-il, au calme des nations.

4 – Des expressions péjoratives telles que : maladroit comme un manche, con comme un balai, ennuyeux comme une scie (ou sciant), ainsi que les injurieuses comparaisons à un gland, à une bûche, à une branche, à un fagot ou à tout autre objet sylvestre mourraient de leur mort naturelle.

5 – Le poète exagérément célébré Federico Garcia Lorca, espagnol, pédéraste et auteur de Vert que je t’aime vert (éloge sirupeux de la fonction arboricole) serait dès lors remis à son juste échelon. C’est-à-dire le dernier.

6 – Enfin, nous n’aurions plus l’énervement d’ouïr, murmurées artistement à nos oreilles, des inepties du genre : La clarté déserte de ma lampe / Sur le vide papier que la blancheur défend, où le bon sens et la raison sont impudemment insultés.

Nos déprédations…

Il est bien sûr parfaitement prévisible que le poids du contenu de votre existence va déterminer vos préoccupations présentes, et vous êtes tout à fait impuissant face à cet ensemble de souvenirs et d’idéaux. Vous savez très bien que, selon notre propre vision de myope, seules les étoiles sont à l’abri de nos pulsions destructrices. Nous ne constituons qu’une seule espèce sur un total estimé à cent millions. Bon nombre d’entre nous ont pris plaisir à savourer notre domination sur toutes ces espèces. En fait, nous avons créé certains aspects de la religion pour nous rassurer et nous convaincre que nous avons raison de souiller toutes ces autres espèces à notre guise. Nous avons organisé une théocratie virtuelle du viol de la terre qui garantit le caractère acceptable, sinon sacré, de toutes nos déprédations. Je me rappelle que ceci est le monde dans lequel je vis. Je connais tous les détails. Rien n’a changé depuis que Mark Twain nous disait que le Congrès abritait les seuls vrais criminels de notre pays. Ces politiciens ont organisé leur propre jeu de canasta dans lequel la terre elle-même constitue un facteur parfaitement dérisoire.

Jim Harrison, En marge