Si nous le voulons

Nous serons un peuple, si nous le voulons, lorsque nous saurons que nous ne sommes pas des anges et que le mal n’est pas l’apanage des autres.

Nous serons un peuple lorsque nous ne dirons pas une prière d’actions de grâce à la patrie sacrée chaque fois que le pauvre aura trouvé de quoi diner.

Nous serons un peuple lorsque nous insulterons le sultan et le chambellan du sultan, sans être jugés.

Nous serons un peuple lorsque le poète pourra faire une description érotique du ventre de la danseuse.

Nous serons un peuple lorsque nous oublierons ce que nous dit la tribu…, que l’individu s’attachera aux petits détails.

Nous serons un peuple lorsque l’écrivain regardera les étoiles sans dire : notre patrie est encore plus élevée…et plus belle !

Nous serons un peuple lorsque la police des mœurs protègera la prostituée et la femme adultère contre les bastonnades dans les rues.

Nous serons un peuple lorsque le Palestinien ne se souviendra de son drapeau que sur les stades, dans les concours de beauté et lors des commémorations de la Nakba. Seulement.

Nous serons un peuple lorsque le chanteur sera autorisé à psalmodier un verset de la Sourate du Rahmân dans un mariage mixte.

Nous serons un peuple lorsque nous respecterons la justesse et que nous respecterons l’erreur.

Mahmoud DARWICH
© Actes Sud, traduit par Elias Sanbar.

Souvenir(s)

Heureux hasard de lecture, je referme Sebald (Les émigrants, Ambros Adelwarth), j’ouvre Rigoni Stern (Sentiers sous la neige). En une demi-heure, je suis frappé de la coïncidence, dans ces moments mêmes où la question du souvenir m’occupe.

Le souvenir (…) m’apparaît souvent comme une forme de bêtise. On a la tête lourde, on est pris de vertige, comme si le regard ne se portait pas en arrière pour s’enfoncer dans les couloirs du temps révolu, mais plongeait vers la terre du haut d’une ces tours qui se perdent dans le ciel.

W.G.Sebald

Les souvenirs sont comme le vin qui décante dans la bouteille : ils demeurent limpides tandis que la partie trouble reste au fond de la bouteille. Il ne faut pas la secouer.

M.Rigoni Stern

La chica de rojo – La fille en rouge

C'est le troisième programme que j'ai le plaisir de travailler avec Philippe Thuriot. Les deux premiers étaient consacrés à la poésie et à la chanson française.

Cette année, la rencontre avec Ann De Prest - nos goûts partagés pour la chanson et en particulier pour le répertoire espagnol, a été l'occasion de mener à bien un projet que j'avais depuis longtemps: un programme de musiques populaires européennes. Pour commencer, explorer les musiques d'Espagne. Ce répertoire déjà est d'une exceptionnelle richesse.

La première a eu lieu le 18 novembre 2017 à Rosario.

L’Espagne est pour moi la terre du dépaysement absolu. Aucun autre pays d’Europe ne m’a marqué plus profondément. La musique populaire espagnole est ancrée dans une tradition très ancienne. La part la plus connue est le flamenco, mais toutes régions d’Espagne possèdent un répertoire spécifique, d’une très grande variété.

Cette musique a une force incroyable, une force interne qui ne tolère aucune émotion feinte, aucune fausse séduction. Nous avons donc choisi de rendre sa violence contenue, ses sentiments extrêmes, sa luxuriance et sa sécheresse, un monde de contrastes : pas de théâtre, juste la profération !

La fille en rouge, une flamme dansante. Le vent est glacé, l’amour brûlant, le sommeil est sans douceur, la mort rôde et mêmes les berceuses font peur aux enfants.

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A mes enfants musiciens

Soyez les maîtres de mon cœur
ses pulsations sont fragiles
à peine audibles près de vous

Dans le concert essentiel
les instruments vont s’accorder
pour se connaître et pour s’aimer

Que la première mélodie
ait la tendresse de la flûte
et son indicible bonheur!

Soyez maîtres de violons
leur voix mouvante et solennelle
atteint la cible des désirs

Rien n’est plus beau que votre chant,
musique, où ma plainte se glisse
et meurt dans le léger silence
où se perd notre amour caché

Françoise Lyon
(ma mère)