Les animaux vont-ils au ciel ?

Gary Snyder raconte.

A l’époque de la Grande Dépression, je n’étais donc encore qu’un gamin, je vivais dans une ferme laitière bâtie sur un essart, en bordure de la forêt. Un jour, une de nos génisses mourut. J’essayais de m’expliquer ce phénomène, j’étais plein de compassion et de questions métaphysiques sur la mort des animaux et des humains. (…) Il fallait donc que je pose la question à l’École du dimanche : « est-ce que je vais retrouver ma génisse au ciel ? ». Et l’enseignant – il aurait pu faire une réponse plus habile s’il avait été un théologien plus subtil – m’a répondu : « Non les animaux ne vont pas au ciel ».

Jim Harrison lui répond : Alors je ne veux pas y aller non plus. Je ne pourrais pas le supporter.

Aristocrates sauvages. Conversations entre Jim Harrison et Gary Snyder [p.55]

Je pense que, moi non plus, je ne pourrais pas supporter que les animaux soient exclus du séjour éternel. Je pense en particulier aux chiens … leur regard. Je me souviens d’avoir écouté, il y a 2 ou 3 étés, une série d’émissions sur la longue histoire de l’échange tout particulier que l’humain établit avec le chien, depuis des dizaines de milliers d’années sans doute.

Un documentaire présenté récemment sur ARTE apporte aussi sa part d’explication au lien presque intime, émotionnel, qui se tisse entre l’être humain et le chien : l’échange des regards provoque, chez l’un comme chez l’autre, ce mystérieux afflux d’ocytocine. Il participe au déclenchement de l’empathie, de la confiance.

Des chiens et des hommes

Le chant magique des Achuar

La belle découverte de Philippe Descola. Lors de son 1er séjour chez les Achuar, un peuple de la haute Amazonie, entre Equateur et Pérou, il note :

Nous avons découvert que les Achuar passaient une grande partie du temps à chanter des incantations magiques pour communiquer avec des êtres qui étaient soit très loin, soit présents mais ne parlant pas leur langue. Ces incantations s’appellent des anent, qui vient de enentai, le cœur : ce sont des discours du cœur, des discours de l’âme, chantés mentalement, ou murmurés, mais dont les paroles sont difficiles à distinguer. Ce sont des injonctions adressées à des parents ou à un conjoint éloignés (par exemple, une femme chante à son mari parti en guerre de revenir sain et sauf ; ou un homme chante s’il est fâché avec son beau-frère pour essayer de l’apaiser en lui recommandant d’être bienveillant à son égard, etc.), ou des chants d’accommodement à l’égard des plantes ou des animaux.

En découvrant l’existence de ces incantations, en les enregistrant et en les traduisant, nous avons découvert que les Achuar communiquaient constamment avec des interlocuteurs non humains qu’ils traitaient comme des personnes. (…)

Philippe Descola, Une écologie des relations, CNRS Editions

La huppe

Je lis « 533. Le Livre des jours » de Cees Nooteboom.

À quel moment un fait devient-il un événement ? Une catastrophe ferroviaire, une visite totalement inattendue, la foudre qui frappe. (…) Rapporté le lendemain dans le journal local, c’est un événement. Mais comment cela s’appelle-t-il lorsqu’un fait se produit qui, pour le monde, n’aura jamais valeur d’événement, alors que c’en est un pour vous ? Heure matinale, les esteras, ces stores de paille tressée, ne sont pas encore baissés. Je suis assis sur la terrasse et voilà qu’à côté de moi une huppe se pose, avec un sens inimitable de la mise en scène. Elle ne m’a pas vu, sinon elle se serait déjà sauvée. L’Upupa epops, la huppe fasciée, est très craintive. Mais elle reste là, posée à côté de moi sur la terre sèche et brune, tout près de l’hibiscus qu’on vient de planter et qui ne veut pas pousser. (…)

Et soudain me revient en mémoire un événement tout pareil, la rencontre d’une huppe fasciée, au petit matin, alors que j’étais seul à St Théodard, dans cette maison au sommet de la colline, l’ancien presbytère accolé à la chapelle qu’un homme du hameau voisin venait ouvrir chaque jour « pour aérer le petit Jésus ». Mes voisins les plus proches étaient les morts du petit cimetière, tous à peu près centenaires et parfaitement sereins sous les cyprès. La vue était belle, le calme absolu. La huppe était venue se poser un instant à la fenêtre de ma chambre. C’était ma première rencontre avec l’oiseau coiffé.