Une maison de campagne

Vous savez ce que c'est que d'ouvrir une maison de campagne. Vous faites irruption avec votre carton de provisions et votre grand sac de livres. Vous les abandonnez dans un coin et vous vous précipitez vers la fenêtre du côté opposé pour regarder au-dehors. Entrer dans une maison de campagne, c'est comme une naissance, à la différence que nous ne naissons pas avec un grand carton de provisions et un grand sac de livres, à moins qu'on ne considère ces derniers comme des symboles métonymiques de la culture. Ouvrir une maison de vacances, c'est naître dans les conditions suivantes: au moment où l'on pénètre dans la maison, on a tout le temps dont on disposera jamais.

Annie Dillard, Apprendre à parler à une pierre.

En souvenir des maisons de campagne que j'ai occupées avec bonheur dans les quinze dernières années: Saint-Théodard, La Rivière, Le Chaticot.

Le diable

(…) il ne faut pas croire que le diable ne tente que les hommes de génie. Il méprise sans doute les imbéciles, mais il ne dédaigne pas leur concours. Bien au contraire, il fonde ses grands espoirs sur ceux-là.

Baudelaire, cité par Olivier Rey [Méditations yonvillaises, in Conférence n°41, p. 241]

Parler aux animaux

Les animaux parlent presque continuellement entre eux (…), ils nous parlent fréquemment, aussi, mais nous ne comprenons pas qu’ils s’adressent à nous. Les animaux se tournent vers nous au loin, dissimulés dans le feuillage au-dessus de nos têtes, venant des fourrés en bordure du chemin, ils posent des questions, ils nous grondent, ou ils nous font savoir: « Je t’ai vu ». Mais pour qu’un homme puisse se trouver en présence de certains animaux ou pour les découvrir, il faut savoir se taire. Pour pouvoir se trouver en face d’eux, de ceux qui parlent, il est une chose qu’il ne faut surtout pas faire, parler avec eux.

Marcel Beyer, Kaltenburg, p. 44

L’âme

Je me représente l’âme humaine sous deux formes: ma première image de l’âme est un petit pain oblong que j’ai mangé un jour à Tübingen. En Souabe, cette sorte de petit pain est appelé Seele, « âme », et beaucoup de gens ont une âme de cette forme. Mais cela ne veut pas dire que l’âme soit placée dans leur corps comme l’un de ces petits pains. L’âme est plutôt, dans le corps, un trou qu’il faut toujours remplir avec le petit pain ayant la même forme ou avec un embryon, ou bien avec la vapeur de l’amour. Sans quoi les porteurs d’âme ont  l’impression qu’il leur manque quelque chose.

Ma deuxième image est celle d’un poisson. Le mot See-le indique que l’âme a un rapport avec un lac, See, et en tout cas avec l’eau. Cela évoque l’âme d’un chaman. Chez les Toungouzes par exemple, on dit que l’âme d’un candidat chaman descend le cours d’eau de la tribu jusqu’à la région où habitent les esprits des anciens chamans. Là, à la racine de l’arbre des chamans de la tribu, se trouve un animal, la mère des chamans, elle dévore l’âme qui arrive puis la remet au monde sous forme animale. L’animal peut être un quadrupède, il peut être un oiseau ou un poisson; quoi qu’il en soit, cet animal joue le rôle de double et d’esprit protecteur du chaman.

Yoko TAWADA, Narrateurs sans âmes, p. 17