Le travail de l’acteur

Le travail du chanteur a tout à apprendre de celui de l’acteur: de la posture, de la verticalité, de la projection de soi comme de celle de la voix, du souffle, du son, des émotions mimées ou vécues, du partage du sens, de l’expression, tout, dans le travail de l’acteur nous intéresse. Comme le disait Jean-Michel Rabeux, lorsqu’il fut interrogé sur les risques courus par les acteurs (l’extrême des émotions, la mise à nu, …):

Ils assument ce que nous fuyons.

[in Le Chantier, F.Culture, samedi 21/01/2006.]

Un espace respiré

Décidément, Jean-Christophe BAILLY est passionnant, quel que soit le domaine sur lequel il travaille. Notamment le théâtre, qu’il connaît bien. Je pêche ces quelques lignes dans le petit ouvrage qu’il a consacré à l’adaptation de Phèdre de Racine en hindi, lors d’un séjour indien durant l’hiver 1989-1990 (Phèdre en Inde).

Dans ce livre, je note (p. 83) la différence d’approche entre le geste du metteur en scène européen – qui pose des marques sur le sol de la scène, ce qui est perçu par les Indiens comme une incongruité – et une autre vision – celle qui « se passe de cette géométrie » (perçue comme une désagréable appropriation). J.-C.Bailly la traduit en ces termes: L’énergie virtuelle du plan de sol se confronte à un espace respiré plutôt que dessiné.1

Intéressante remarque, qu’il s’agirait de mettre en œuvre dans le travail théâtral et, par extension, dans la création de l’espace musical dans l’exécution publique.

La courbe chromatique

Au-delà du langage s’impose le silence, mais en tant qu’absolu du langage, selon une courbe chromatique qui va du silence au sonore en se décomposant ainsi, elle aussi « dans un monde sonore »: le silence, l’inaudible, le murmuré, l’audible, le sonore enfin, lui-même décomposé en grave, moyen, aigu. Le silence est par conséquent le bruit de la pensée et son signe le plus sûr, la pensée est une totalité « qui surpasse la totalité énumératrice, additive que fournit la parole ». Mais la parole ainsi conçue, dans ce silence, le longe et le fait fructifier, comme quelque effet de l’Un qui retomberait en pluie: mots, traces, briques, gouttes de lait, beurre fondu du sens. Ainsi agencée, la parole joue et dit l’agencement, propose sa paix et son silence, l’impose comme un exemplum face au désagencé, au démoniaque.

Jean-Christophe BAILLY, Phèdre en Inde

Voilà qui est à creuser: comment mettre en oeuvre cette courbe chromatique dans le travail du lecteur, de l’acteur, du chanteur ? Dans la musique polyphonique. Et surtout arriver à faire consister et à faire comprendre ce silence comme « bruit de la pensée » ou « beurre fondu du sens ». Tout un programme.

La surface et la profondeur – suite

De la même façon, voici ce que Pierre ARDITI expliquait sur France Culture [Les Fausses Confidences, Tout arrive, 9 mars 2010]:

Il faut que le texte soit clair, évident pour soi-même, pour qu’il puisse le devenir pour les autres. Quelle clarté, cette évidence partagée, à partir du moment où l’analyse, la compréhension est faite pour soi ! Interpréter, c’est d’abord comprendre; comprendre pour soi, en profondeur.

Le travail « en surface » du texte, ce toilettage nécessaire pour gagner l’évidence pour soi-même, avant que de la partager, voilà qui fait écho à Antoine Emaz.

En plus, à nouveau, les analogies entre le travail de l’acteur et celui du musicien: la compréhension du « texte », l’appréhension, l’appropriation personnelle, d’une seule page comme de la partition musicale entière. L’œil qui perçoit et capte, avant la mise en bouche…