L’intime

L’impression que c’est juste a à voir avec l’intimité. Ça résonne. Les prémisses, les contenus, les moyens mis en œuvre, la technique employée, tout concorde. Tout s’installe avec exactitude et précision. A posteriori, tout était nécessaire. Tout s’enclenche, non seulement dans l’objet lui-même, mais aussi dans son rapport à soi.

Catherine ZASK, dans son exposition à la Galerie Anatome (Paris), en mai 2004.

Le désir

Dans notre pratique artistique amateur, en tant que pratique collective, j’oppose depuis longtemps la logique de désir à la logique de plaisir. Les « usagers » d’un service réclament leur dû, en mesure de satisfaction (ne sont-ils pas des « clients » ?). Par contre, les « praticiens » – j’emprunte ces termes à Bernard Stiegler – en sont eux-mêmes les acteurs, mis en mouvement (« motivés » au sens propre) par leur désir. Avec des « usagers », il n’y a pas de création possible, et le plaisir reste mercenaire et compulsif (Jean Sur a ce mot: le « tout-à-l’ego »). Avec des « praticiens », tout est réalisable.

Gilles DELEUZE, dans les entretiens qu’il a eus avec Claire Parnet1, évoque le désir. Il dit notamment ceci : le désir ne s’applique pas à une personne, à un objet. Plus encore: je ne désire pas un ensemble, mais dans un ensemble.Tout désir coule dans un agencement. Désirer, c’est construire un ensemble, un agencement, une région. Il évoque Proust: ce n’est pas une femme que je désire, c’est le paysage qui l’/qu’elle enveloppe.

Les deux aspects me sollicitent : d’une part, l’agencement, l’ensemble; d’autre part, au-delà de la métaphore, la spatialisation, l’ancrage dans un « paysage ».

La dépendance / l’autonomie

La coïncidence entre la pratique artistique et la physique est encore éclairée par ce que Jacques ROBIN explique ici (Changer d’ère p.204):

Plus un système vivant est autonome, plus il est dépendant. Plus il s’enrichit en complexité et entretient par là même des relations multiples avec son environnement, plus il accroît son autonomie en se créant une multiplicité de dépendances. L’autonomie est à la mesure de la dépendance.

Le retrait, la dépossession

Jean SUR, Marché de Résurgences, XXXIX

Un physicien, qui est aussi un spécialiste du Talmud, explique que, pour créer le monde, il a fallu que Dieu, qui tenait toute la place et auprès de qui rien ne pouvait exister, se retire, s’absente, s’exile; c’est ce retrait qui a rendu la création possible. Ce Dieu-là n’est pas le boss dont Obama, fidèle en cela à Bush le fils, promet de « faire le boulot ». C’est l’Émigrant, ou l’Émigré, c’est l’Être ailleurs. Pour ce savant, il y a, sur ce point, concordance entre la théologie et la physique: les particules de la matière, comme d’ailleurs les lettres qui composent les mots, sont mis en scène, ou plutôt mis en vie, par le vide ou l’intervalle qui les sépare. La création serait donc retrait, dépossession. Juste le contraire, remarque ce physicien, des fantasmes de toute-puissance qu’alimentent les jeux électroniques.

Dans le travail musical aussi, dans cette création sans cesse renouvelée, la rencontre n’est possible que dans un mouvement de retrait et de dépossession de soi. C’est aussi le long apprentissage du lâcher-prise. Mais c’est encore l’affirmation que la création n’est possible que parce que chaque chanteur, chaque musicien accepte de laisser de la place aux autres. Et d’abord à soi-même, comme autre de l’autre. Ce qui renvoie à cette absolue nécessité du centre, de cette stricte et puissante individualisation dont je parle par ailleurs, sous le titre de La confrontation créative.

Il y a des manières d’illustrer cette idée-force, de la mettre en pratique, notamment dans la mise en espace du chœur, dans la mise en scène, je dirais plutôt la « mise en vie » par l’intervalle, par la distance, par le vide. Physiquement, en chantant loin l’un de l’autre, dans la distance qui sépare et l’écoute qui relie, mais aussi métaphoriquement, en travaillant sur les intervalles, à la fois comme « accord » et comme séparation/polyphonie/polyrythmie.