Responsable

L’autre est visage, tout entier visage. Et devant un visage, je n’ai aucun pouvoir. Je peux seulement, puisque ce visage est aussi parole, tenter de répondre, devenir responsable. Cela vaut pour les rapports d’amour, d’amitié, de collaboration, cela vaut dans la famille comme dans la société.

Olivier Clément

(merci, Cécile, pour cette citation)

Parler pour les muets

Un écrivain possède une petite voix publique. Il peut s’en servir pour faire quelque chose de plus que la promotion de ses œuvres. Son domaine est la parole, il a donc le devoir de protéger le droit de tous à exprimer leur propre voix. Parmi eux, je place au premier rang les muets, les sans voix, les détenus, les diffamés, par des organes d’information, les analphabètes et les nouveaux résidents qui connaissent peu ou mal la langue. Avant d’être amené à m’intéresser à mon cas, je peux dire que je me suis occupé du droit à la parole de ces autres-là.

Ptàkh pìkha le illèm: « Ouvre ta bouche pour le muet » (Proverbes/Mishlé 31,8). Telle est la raison sociale d’un écrivain, en dehors de celle de communiquer: être le porte-parole de celui qui est sans écoute.

Erri de LUCA, La parole contraire.

La parole contraire

En septembre 2013, la LTF, société de construction de la ligne TAV Turin-Lyon, annonce qu’elle a porté plainte contre Erri de Luca pour des phrases publiées par le Huffington Post Italie et l’Ansa (agence de presse italienne). Erri de Luca est mis en examen pour « avoir incité publiquement à commettre un ou plusieurs délits et infractions (…) ». La plainte porte sur le fait d’avoir utilisé le mot « saboter ». L’article qui le cite écrit : « Je reste persuadé que la TAV est une entreprise inutile et je continue à penser qu’il est juste de la saboter ».

Début 2015 paraît aux éditions Gallimard un petit livre de 40 pages, intitulé La parole contraire. Erri de Luca y défend son droit à cette parole contraire, à la liberté d’expression, la liberté d’utiliser les mots dans toute leur richesse, dans toutes leurs acceptions, refusant la contrainte du sens unique.

Il note, dans cette belle image, explicite : (…) l’accordéon des droits se resserre parfois jusqu’à rester sans souffle. Mais ensuite les bras s’étirent et l’air revient dans le soufflet. (…) Dans ce procès, le droit de la parole publique est serré au point le plus fermé de l’instrument en accordéon qu’est une démocratie. Et pourtant les temps changent, qu’on le veuille ou non. Chacun d’entre nous a le choix d’y prendre part, droit souvenir, ou bien de laisser aller les temps à leur dérive et de rester à l’abri.

Il fait la distinction entre une liberté de parole (celle qui est obséquieuse est toujours libre et appréciée) et la liberté de parole contraire, dont il revendique le droit constitutionnel.

Non seulement le droit, mais le devoir : Si je ne parlais pas, si je me taisais par convenance personnelle, préférant m’occuper de mes affaires, les mots se gâteraient dans ma bouche.

Belle leçon à écouter et à mettre en œuvre dans ces temps de doute et de faiblesse de la pensée !

Pour suivre les nombreux soutiens à Erri de Luca, c’est ici : Iostoconerri.

La solitude

On ne peut faire l’économie de ce constat, de cette reconnaissance intime (…) pour illustrer la difficulté de la communication humaine: personne ne rêve à la place d’un autre. Cela prouve à la fois la solitude de l’homme dans son rapport à lui-même, et son incapacité à faire passer dans la parole le fond de son être, sa propre part d’inconnu.1.

Jean Sur cite Duns Scot: ad personalitatem requiritur ultima solitudo. La personnalité requiert l’ultime solitude. Donc, non pas d’abord l’adhésion, l’intégration, la participation, la communication, etc.

Et Simone Weil: Solitude. En quoi donc en consiste le prix ? Le prix en consiste dans la possibilité supérieure d’attention.2.